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La Reichsuniversität, vitrine des horreurs nazies

En 1941 pendant l’occupation allemande, l’Université de Strasbourg devient l’Université du Reich, la Reichsuniversität. Les Allemands veulent utiliser la prestigieuse institution pour poursuivre leur projet de germanisation de la région entamé par l’Empereur Guillaume 1er sur fond d’idéologie nazie. Elle deviendra aussi le triste théâtre de crimes commis en son sein.

 

En 1939, la deuxième guerre mondiale éclate. L’Alsace tombe aux mains des nazis qui s’installent à Strasbourg en 1941. Cette fois, la région n’est pas annexée mais occupée. « Le régime de Vichy n’a jamais signé de traité avec les Allemands. Il n’y a donc pas eu d’annexion mais une occupation», remarque Denis Durand de Bousingen, historien et journaliste spécialisé dans la santé.

 

« Deux structures strasbourgeoises sont évacuées en septembre 1939: l’Université va s’installer à Clermont-Ferrand et l’hôpital à Clairvivre en Dordogne », précise Denis Durand de Bousingen. Les nazis peuvent alors prendre le contrôle de l’Université de Strasbourg, qu’ils rebaptisent Reichsuniversität.

 

Façade arrière du Palais Universitaire

 

L’idéologie justifie les moyens

 

Pour faire briller de tous ses feux l’Université du Reich, les Allemands vont déployer les grands moyens pour attirer les meilleurs professeurs de l’époque. « Les Allemands reviennent avec l’idée qu’en 1918, les Français ont laissé se dégrader l’œuvre universitaire allemande. Les Allemands recréent alors une université et une faculté de médecine avec les meilleurs professeurs, des locaux et des moyens », ajoute le journaliste.

 

Mais sous la houlette des scientifiques SS, la Faculté de Médecine de Strasbourg devient aussi le théâtre de sordides expériences orchestrées par Eugen Haagen (expériences pour le vaccin contre le typhus), Otto Bickenbach (expériences pour trouver un antidote à un gaz de combat) et surtout August Hirt, le directeur de l’Institut d’Anatomie et membre de l’Ahnenerbe, l’Institut de recherche sur l’Anthropologie raciale crée par Heinrich Himmler en 1935. « Bickenbach, Haagen et Hirt vont se dire que puisque l’idéologie nazie considère que certaines personnes sont des êtres inférieurs, c’est-à-dire les Juifs ou les Slaves, il n’y a aucune raison qu’on n’utilise pas ces gens comme des cobayes », souligne Denis Durand de Bousingen.

 

 

Découverte de 86 cadavres

Maison de Johannes Stein dans la rue Schiller à Strasbourg

A la libération de Strasbourg en novembre 1944, les Alliés prennent en effet la mesure de l’horreur des expériences menées par les nazis. Ce que les Américains découvrent alors dans les caves de l’Institut d’Anatomie de l’Université de Strasbourg est dantesque. «On retrouvera 17 corps intacts et 225 segments appartenant à 64 personnes au moins », raconte Georges Federmann, un psychiatre strasbourgeois qui se bat depuis les années 90 pour honorer la mémoire de ces victimes. Transférées d’Auschwitz au camp de concentration du Struthof, 86 victimes juives avaient servi aux sombres projets du sinistre directeur de l’Institut d’Anatomie, Auguste Hirt.

Cette découverte macabre va susciter bien des questionnements. La réalisatrice allemande Kirsten Esch, la petite-fille du doyen de la faculté de Médecine de l’Université de Strasbourg, Johannes Stein, s’interroge sur la complicité de son grand-père. Dans un documentaire intitulé « La Reichsuniversität de Strasbourg », diffusé en 2018 sur la chaîne ARTE, la réalisatrice se demande s’il était au courant de ce qui se tramait au sein de sa propre faculté.

Omerta sur les crimes nazis

Quant au psychiatre strasbourgeois Georges Yoram Federmann, il se demande pourquoi personne n’ose briser l’omerta sur les crimes nazis même au lendemain de la guerre. Ce n’est qu’à partir des années 90 que les langues se délient, notamment grâce à l’une de ses initiatives. « Durant toute la durée de mes études de médecine qui se terminent en 1985, jamais personne ne m’a parlé de cette histoire. L’ensemble de la corporation médicale locale à Strasbourg a décidé consciemment ou inconsciemment de faire silence sur cette histoire alors qu’elle était connue», souligne-t-il. En 1997, il décide, avec le psychanalyste Roland Knebusch de Kehl, de mettre fin à ce tabou et crée le cercle Menachem Taffel, dont il est le président.

 

 

Cette association porte le nom d’un juif polonais qui se trouvait avec les 85 autres cadavres découverts par les Alliés dans les cuves de l’Institut d’Anatomie des Hospices Civils de Strasbourg. Sur son blog, Georges Federmann explique que Menachem Taffel, né en 1900, avait séjourné à Berlin avant d’être déporté en 1943 à Auschwitz. Il raconte que conservé dans du formol, son corps sera retrouvé le 1er décembre 1944. Il précise que sur l’avant-bras gauche de Menachem Taffel était gravé le matricule 107969. « Ce n’est qu’en 1985 que pour la première fois son nom sera cité dans l’Album du Struthof, ouvrage présenté et commenté par Jean-Claude Pressac et édité par Serge Klarsfeld », souligne le psychiatre.

Fin d’une sombre légende

Institut d’Anatomie

Au lendemain de la sinistre découverte, des médecins légistes français, chargés de l’autopsie des corps, vont conserver le résultat de leur travail dans des bocaux.

Les bocaux, qui contenaient les vestiges de l’autopsie, vont être découverts dans les années 2000, ravivant ainsi une sombre légende. Certains racontaient avoir vu des restes anatomiques de ces cadavres dans les caves de l’université, d’autres affirmaient que des travaux pratiques avaient été menés sur les corps de ces martyrs bien après la fin de la deuxième guerre mondiale. « Personnellement, je n’ai jamais cru à ces nombreuses rumeurs qui n’ont jamais été corroborées », avoue Georges Federmann qui explique que c’est grâce aux travaux du chercheur Raphael Toledano que celles-ci purent enfin cesser en 2015. Le chercheur avait retrouvé à l’Institut de Médecine Légale les bocaux, qui contenaient « la matière utilisée en 1944 par les légistes français pour découvrir la vérité».

 

L’identité des victimes

De l’autre côté du Rhin, d’autres questionnements vont permettre de faire la lumière sur l’identité des 86 cadavres, notamment grâce à l’acharnement de Hans-Joachim Lang, journaliste scientifique et professeur honoraire d’anthropologie culturelle à l’Université de Tübingen. Il raconte qu’une question le taraudait : « Je connaissais les bourreaux, les lieux où avaient été commis les crimes mais qui étaient les victimes ? ». La réponse à cette question va lui prendre des années de recherche. « J’avais lu dans un ouvrage sur le procès des médecins de Nuremberg qu’un employé d’August Hirt avait dressé une liste des matricules avec lesquels avaient été tatouées les victimes des camps de concentration», explique-t-il. « Je me suis dit que j’aurais tout simplement à retrouver cette liste dans les archives ». Avec l’aide d’une historienne bénévole, Hans-Joachim Lang finit par obtenir une copie de ce document aux archives municipales de Strasbourg.

« J’étais très très content de ce résultat mais c’est seulement à ce moment-là que le vrai travail commençait », remarque le journaliste. Car sur la fameuse liste, établie par l’assistant d’Auguste Hirt, un dénommé Henry  Henripierre, ne figuraient que les matricules des anciens détenus pas les noms des victimes. Hans-Joachim Lang chercha inlassablement à mettre une identité sur ces numéros. Après un travail de six années de recherche dans nombreuses archives de Jérusalem à Auschwitz en passant par Paris, Bruxelles, Amsterdam, Vienne et Berlin, il arrive à identifier les victimes d’Auguste Hirt.

En 2003, le cercle Menachem Taffel organise alors un colloque qui va permettre à Hans-Joachim Lang de rendre public sa découverte, une découverte qui selon Georges Federmann, « n’aurait pas franchi la frontière » sans son intervention.

Escalier de l’Institut d’Anatomie

La collection d’Auguste Hirt

 Aujourd’hui, Hans-Joachim Lang fait partie d’une commission internationale de chercheurs, appelée Commission historique sur les recherches de la Faculté de médecine de la Reichsuniversität, Elle a vu le jour en 2016. En s’appuyant sur différents documents, les chercheurs sont arrivés à la conclusion qu’August Hirt envisageait d’élargir la collection anatomique déjà présente au sein de son institut d’Anatomie et que les cadavres retrouvés dans les caves de l’Université allaient certainement faire partie de cette collection.

Le professeur allemand explique que trois indices vont notamment aboutir à cette piste: tout d’abord une lettre envoyée en septembre 1944 par Wolfram Sievers, le dernier directeur de l’Ahnenerbe à l’adjudant d’Himmler, Rudolf Brandt. En objet de la missive figure « collection de squelettes juifs ». Dans cette lettre, Sievers demande ce qu’il faut faire des corps alors que l’arrivée des Alliés à Strasbourg est imminente. Ensuite, au lendemain de la libération de Strasbourg, le fameux assistant d’August Hirt, Henry Henripierre témoigne et dit « que les cadavres étaient destinés au Musée Anatomique de Hirt ». Puis en janvier 1945, Hirt avoue : que la vieille collection de crânes de Gustav Schwalbe qui se trouvait au sein de l’Institut d’Anatomie de Strasbourg était la seule chose à son institut qui était en rapport avec la recherche sur les races. Pour Hans-Joachim Lang, c’est donc une évidence : les cadavres de ces 86 personnes étaient destinés « à élargir la collection de l’institut d’August Hirt en fonction de critères modernes ». Avec ce terme, Hirt sous-entendait des critères issus des représentations racistes de l’époque. « Au 19èmesiècle, on a commencé à classifier les crânes selon des critères raciaux », souligne le journaliste-historien.

 

Le silence qui pesait sur ce pan de l’histoire s’effrite au fur et à mesure que des passionnés mènent à bien leur combat pour parler des crimes nazis, qui encore aujourd’hui, n’ont de cesse d’interpeller et d’interroger.

Ce combat a permis de se souvenir du calvaire des victimes du nazisme : en 2005, une plaque commémorative à la mémoire des 85 victimes juives étaient inaugurées au cimetière de Cronenbourg puis une autre autre plaque était posée à l’hôpital civil la même année tandis qu’un quai de Strasbourg porte depuis 2011 le nom de Menachem Taffel. C’est grâce à l’engagement du psychiatre francais Georges Federmann pour réhabiliter la mémoire de ces oubliés que ces initiatives ont vu le jour. Accompagné d’un groupe de 10 à 20 personnes, Georges Federmann se rend deux fois par an devant l’Institut d’Anatomie pour rendre hommage aux martyrs. « Ça n’intéresse pratiquement personne », regrette le psychiatre. Selon lui, il s’agit « d’une histoire très embarrassante pour la communauté médicale et pour l’Alsace en général ». Il ajoute : « la société n’arrive pas à intégrer le fait que les médecins peuvent, volontairement, se mettre au service du Mal ».

Quai Menachem Taffel

De son côté, la Commission historique sur les recherches de la faculté de médecine de la Reichsuniversität doit cette année rendre public dans un rapport certaines de ses conclusions. Composée de chercheurs internationaux, elle mène de front différents axes de recherche visant à mettre en lumière une histoire à la fois macabre et complexe. Son travail qui vise à questionner en profondeur le régime qui les a engendrés, laisse espérer qu’une meilleure compréhension des mécanismes qui ont abouti à faire émerger ce système permettra d’éviter sa répétition.

 

Pour en savoir plus: 

Cercle Menachem Taffel

Le nom des nombres, site de Hans-Joachim Lang