Université de Strasbourg
Alsace,  Reportages

Une université allemande à Strasbourg : l’Université de l’Empereur

En 1871, lorsque l’Alsace passe aux mains de l’Allemagne, l’Empereur allemand Guillaume 1er (Kaiser Wilhelm I) veut faire de Strasbourg une vitrine de la puissance germanique. A l’époque, les universités allemandes rayonnent dans toute l’Europe par leur excellence. Créer une Université à Strasbourg devient ainsi l’instrument idéal pour la germanisation de la région.

 

L’histoire de l’Université de Strasbourg est étroitement liée aux turbulences historiques que l’Alsace a connues. Région déchirée entre l’Allemagne et la France, l’Alsace passe en 1871 sous domination allemande. Elle devient le Reichsland Alsace-Lorraine.

Grâce à l’annexion de l’Alsace, le rêve d’installer à Strasbourg une université allemande peut enfin devenir réalité. Créer dans cette ville fraîchement annexée une université est l’opportunité pour faire de Strasbourg un foyer de la vie intellectuelle germanique. C’est d’ailleurs le sens du discours du baron Franz von Roggenbach, homme politique de la région de Baden-Baden et un des pères fondateurs du Reich : « Il nous appartient de fonder à Strasbourg une université allemande de première importance qui soit un lieu de formation digne de l’esprit allemand et un gardien du temps au service de la science allemande ». Pour ce projet, d’importants fonds sont débloqués et sa création ratifiée par le Reichstag à Berlin en mai 1871. Faute de bâtiments pour l’accueillir, les professeurs enseignent tout d’abord dans différents bâtiments de la vieille ville.

 

Un énorme chantier

Statue de Goethe
Statue de Goethe devant le Palais Universitaire

Un énorme chantier voit le jour pour la construction du campus universitaire mais pas seulement. L’empereur intègre son projet universitaire au sein d’un nouveau quartier à l’image de la capitale allemande. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la Neustadt (la « nouvelle ville »). Pour les Allemands, c’est le « Nouveau Strasbourg », comme l’explique Denis Durand de Bousingen, historien et journaliste spécialisé dans la santé : « L’association des architectes allemands parle du « Nouveau Strasbourg », pas de la « Neustadt ». Dans cette « nouvelle ville », la modernité et la monumentalité des bâtiments sont mis en exergue. Avec l’accès à l’eau et au gaz, ses bâtiments sont à la pointe du confort moderne. C’est une véritable opération de charme qui s’opère. Les Allemands sont déterminés à conquérir les Strasbourgeois en leur montrant les nombreux avantages d’appartenir à l’Empire allemand.

Deux quartiers vont jaillir de terre en quelques années sous la direction de l’architecte berlinois Hermann Eggert. Sur la rive droite, au centre de la majestueuse place de la République, anciennement appelée Kaiserplatz, se dresse à partir de 1883 l’élégant Palais de l’Empereur, l’actuel Palais du Rhin.

 

Avenue de la Liberté
L’avenue de la Liberté relie le Palais Impérial au Palais Universitaire

Tout autour, des bâtiments monumentaux bordent la place, comme la Bibliothèque Impériale en 1892, les anciens ministères impériaux ou le Palais de la Diète d’Alsace-Lorraine, qui abrite actuellement le Théâtre National de Strasbourg. L’expression du pouvoir impérial y est manifeste. Pour exprimer ses ambitions, l’Empereur ne se contentera pas seulement de cette magnifique place.

Une artère va bientôt relier la rive droite à la rive gauche, le pouvoir impérial aux savoirs : L’Avenue de la Liberté constitue alors le lien direct entre le Palais Impérial et le Palais Universitaire. Construit en 1884 par l’architecte allemand Otto Warth, le Palais Universitaire s’inspire d’un palais italien de Vérone. La mise en scène de son architecture en fait un bâtiment unique en Europe, l’un des rares palais à être consacré à une université. Derrière le palais, un campus de plusieurs hectares. Dès 1881, l’Observatoire Astronomique entre en service, juste derrière le jardin botanique, qui ouvre ses portes en 1882 en même temps que l’Institut de Chimie (actuel institut de Psychologie).

 

 

 

Les grands moyens pour une campagne de séduction

Pour la campagne de séduction des Strasbourgeois, le Reich allemand y met le paquet. Il veut avant tout faire oublier aux Alsaciens les traumatismes du siège de Strasbourg et le bombardement du centre ville qui a provoqué le terrible incendie de la bibliothèque municipale.

Pour réparer les lourdes pertes occasionnées lors de la destruction de la bibliothèque des Dominicains, une importante collecte est organisée dans toute l’Allemagne pour remplacer les 300 000 ouvrages disparus en fumée. En quelques mois,  200 000 volumes sont réunis, trois ans plus tard, on comptera 380 000 ouvrages. Puis en 1895, un bâtiment est conçu pour abriter 800 000 livres. La bibliothèque de Strasbourg devient la troisième d’Allemagne après Munich et Berlin.

Pendant ce temps, le Palais Universitaire prend forme. Il est entouré d’imposants bâtiments abritant les différentes facultés, le tout inséré dans un écrin de verdure d’une superficie de 15 hectares. Le message adressé à ses habitants est clair. Le Reich est prêt à déployer les grands moyens pour la germanisation de l’Alsace. Il veut aussi démontrer l’importance accordée par le Reich à la connaissance et à l’éducation.

Composée de cinq facultés (théologie protestante, droit, médecine, sciences et philosophie), l’Université de Strasbourg attire des professeurs de renom notamment en égyptologie ou en astrophysique. Ce sont les professeurs les mieux payés du Reich mais aussi les plus brillants au niveau international. « Strasbourg est une vitrine », souligne Denis Durand de Bousingen. « On fait venir les meilleurs professeurs dans des tas de domaine, notamment en médecine », ajoute l’historien.

Puis en 1919, à la fin de la première guerre mondiale, l’Alsace revient à la France. L’Université retombe alors dans le giron français.